Dr Jean Kaseya sur Ebola en RDC : « Les populations de l’Ituri attendent des résultats concrets »

EXCLUSIF. L’épidémie d’Ebola continue de mettre sous pression le dispositif sanitaire en RDC, particulièrement en Ituri, où la mortalité reste préoccupante. Détection tardive des cas, suivi insuffisant des contacts, difficultés d’accès aux soins, insécurité et déplacements de populations compliquent encore la riposte.
La situation a aussi pris une dimension régionale avec l’apparition d’un cas importé au Kenya, poussant les autorités sanitaires africaines à renforcer la surveillance transfrontalière.
Dans ce contexte, Africa CDC défend une riposte davantage centrée sur les communautés et les villages, tout en appelant à plus de transparence dans l’utilisation des financements et à un renforcement de la souveraineté sanitaire africaine. Dans cet entretien écrit, le directeur général d’Africa CDC, Dr Jean Kaseya, aux principales questions sur la gestion de cette crise. Interview.
Alors que les enfants sont particulièrement vulnérables face à Ebola, pourquoi ne sont-ils pas davantage prioritaires dans les essais cliniques sur les vaccins et les traitements ?
La protection des enfants constitue une priorité absolue. Leur vulnérabilité face à cette épidémie exige d’accélérer la recherche tout en respectant les exigences scientifiques et éthiques des essais cliniques.
Les enfants, notamment les plus jeunes, peuvent réagir différemment aux médicaments. Les protocoles de recherche doivent donc tenir compte de leur âge, de leur poids et de leurs particularités physiologiques. Il est essentiel de disposer de données suffisantes sur la sécurité des traitements avant de les administrer à de nouvelles catégories de patients.
Des initiatives existent déjà. L’essai EBO-PEP, consacré à l’évaluation de l’obeldesivir en prévention après une exposition au virus Bundibugyo, prévoit l’inclusion de participants de plus de 12 ans. Un dispositif distinct d’accès compassionnel au remdésivir a également été prévu pour les enfants de moins de 12 ans et certaines autres populations vulnérables, sous des conditions médicales et éthiques strictes.
Il convient de distinguer cet accès compassionnel d’un essai clinique démontrant l’efficacité d’un traitement. Le recours à un médicament expérimental ne constitue pas une garantie de guérison.
Africa CDC soutient les efforts de recherche conduits en RDC et sur le continent, en collaboration avec les institutions scientifiques africaines et leurs partenaires, afin de développer des solutions adaptées aux populations concernées.
Les enfants africains doivent être pleinement pris en compte dès la conception des protocoles de recherche, avec les garanties scientifiques et éthiques nécessaires.
En attendant les résultats de ces travaux, la priorité reste la détection précoce, l’accès rapide à une prise en charge médicale adaptée et la protection des familles et des communautés.
Pourquoi continue-t-on d’enregistrer autant de décès en Ituri malgré la mobilisation croissante des acteurs de la riposte ?
Le nombre de décès demeure extrêmement préoccupant. Derrière chaque chiffre, il y a une vie perdue, une famille endeuillée et une communauté affectée.
Plusieurs facteurs expliquent la persistance de cette mortalité élevée. De nombreux malades sont identifiés tardivement, parfois à un stade avancé de la maladie. Le suivi des contacts reste insuffisant dans certaines zones, ce qui permet au virus de continuer à circuler. Les difficultés d’accès aux soins, l’insécurité, les déplacements de populations et les réticences de certaines communautés compliquent également les interventions.
Ces difficultés doivent être reconnues et corrigées. La mobilisation de ressources supplémentaires est indispensable, mais elle doit s’accompagner d’une amélioration effective des interventions sur le terrain.
Africa CDC soutient les autorités congolaises dans le renforcement de la surveillance épidémiologique, la mobilisation d’expertise, la coordination des interventions et le développement de solutions médicales adaptées au virus Bundibugyo.
L’institution appuie particulièrement l’intensification de la riposte centrée sur les villages, afin de détecter plus rapidement les cas suspects, retrouver les contacts, améliorer l’orientation vers les structures de soins et renforcer la confiance des populations.
Il est également indispensable de suivre les résultats des interventions et d’adapter rapidement les dispositifs lorsqu’ils ne produisent pas les effets attendus.
Le succès de cette riposte se mesurera au nombre de vies sauvées, à la rapidité de la prise en charge et à notre capacité collective à interrompre les chaînes de transmission.
Les populations de l’Ituri attendent des résultats concrets. C’est la responsabilité de l’ensemble des acteurs engagés dans cette riposte.
La RDC a adopté une approche de riposte centrée sur les villages. Qu’est-ce qui change avec cette stratégie et quels résultats peut-on en attendre ?
Pour arrêter Ebola, il faut aller là où le virus circule : dans les villages, dans les familles, au plus près des populations.
C’est le principe de l’approche centrée sur les villages, portée par le Gouvernement congolais et soutenue par Africa CDC.
Cette stratégie place les communautés au cœur de la riposte. Les agents de santé communautaires, les relais locaux, les femmes, les jeunes et les responsables traditionnels et religieux deviennent des acteurs essentiels de la prévention, de la surveillance et de la détection précoce.
Concrètement, chaque village touché doit pouvoir s’appuyer sur des agents communautaires formés, équipés, supervisés et correctement rémunérés. Leur rôle est de signaler rapidement les cas suspects, de contribuer au suivi des contacts, d’orienter les malades vers les structures appropriées, d’accompagner les familles et de faire remonter les préoccupations des populations.
La confiance constitue un élément déterminant. Une famille qui comprend les risques et connaît les personnes qui interviennent sera davantage en mesure de signaler rapidement une maladie et de suivre les recommandations sanitaires.
Cette approche nécessite également des structures de santé fonctionnelles, des moyens de communication fiables et une coordination permanente entre les communautés et les équipes médicales.
Les résultats attendus sont concrets et mesurables : une détection plus précoce, un meilleur suivi des contacts, un accès plus rapide aux soins et une réduction des nouvelles contaminations.
Il sera essentiel de mesurer régulièrement ces progrès : nombre de cas suspects signalés à temps, proportion de contacts identifiés et suivis, rapidité d’accès aux soins et évolution des chaînes de transmission.
Chaque village doit devenir un maillon fort de la protection sanitaire de la RDC. C’est avec les communautés, et en leur donnant les moyens d’agir, que cette épidémie pourra être maîtrisée.
Que pense Africa CDC des mesures de contrôle des financements des partenaires annoncées par le Gouvernement congolais ? Comment concilier transparence et autonomie des organisations internationales ?
Les populations congolaises ont le droit de savoir quelles ressources sont mobilisées pour les protéger, comment elles sont utilisées et quels résultats elles produisent.
Africa CDC soutient les principes de transparence, de traçabilité et de redevabilité dans la gestion des financements consacrés à la riposte, ainsi que le leadership des autorités congolaises dans la coordination des interventions.
Il est toutefois essentiel de distinguer plusieurs réalités financières : les annonces de financement, les engagements formalisés, les fonds effectivement reçus par les organisations et les dépenses réalisées. Ces montants ne sont pas interchangeables et ne peuvent être présentés indistinctement comme des décaissements effectifs.
L’amélioration du suivi des ressources nécessite donc des informations consolidées, vérifiables et régulièrement actualisées par les institutions concernées.
Les organisations internationales disposent de leurs propres règles de gestion financière, de leurs obligations envers les bailleurs et de mécanismes de contrôle. Ces cadres institutionnels doivent être respectés, tout en permettant une coordination transparente avec les autorités nationales et une meilleure visibilité sur les activités financées.
Les mécanismes de contrôle doivent également préserver la rapidité des interventions d’urgence, afin que les ressources disponibles puissent être mobilisées au bénéfice des populations.
Un financement annoncé ne soigne aucun malade tant qu’il ne se traduit pas par des équipes opérationnelles, des équipements disponibles, des soins accessibles et une protection effective des communautés.
L’enjeu commun est de garantir que chaque ressource mobilisée contribue effectivement à sauver des vies et fasse l’objet d’un suivi rigoureux.
Après le cas importé au Kenya, faut-il craindre une propagation régionale ? Les pays voisins sont-ils suffisamment préparés ?
Le cas importé au Kenya rappelle que les menaces sanitaires ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Il souligne l’importance de la surveillance transfrontalière et de la coopération entre les États membres.
Le risque de propagation doit être pris au sérieux, sans provoquer de panique.
Les premiers symptômes d’Ebola peuvent ressembler à ceux d’autres maladies. Une personne infectée peut ainsi franchir plusieurs points de contrôle avant que l’infection soit identifiée. La surveillance doit donc s’appuyer sur la vigilance des professionnels de santé, la capacité des laboratoires, le partage rapide des informations et le suivi des personnes exposées.
Les autorités kényanes ont engagé des mesures de surveillance, de recherche et de suivi des contacts, de renforcement des capacités de laboratoire et de préparation des structures de prise en charge.
Selon les informations communiquées par les autorités kényanes le 11 octobre, aucun nouveau cas n’avait été détecté après 293 tests. Ces résultats étaient encourageants, mais la vigilance et le suivi des personnes exposées doivent se poursuivre conformément aux protocoles sanitaires.
Africa CDC a mobilisé une équipe multidisciplinaire pour soutenir les autorités kényanes et faciliter la coordination régionale.
Cette coopération avait commencé avant l’identification du cas au Kenya. Africa CDC a notamment réuni des représentants de 13 pays pour renforcer la préparation régionale, la surveillance, la coordination transfrontalière et les capacités de réponse.
Tous les pays ne disposent pas des mêmes capacités. C’est pourquoi Africa CDC privilégie le partage d’expertise, l’assistance technique et la solidarité entre les États membres.
La RDC possède une expérience importante de la gestion des épidémies d’Ebola. Les enseignements tirés de ses interventions contribuent à la préparation régionale, tout comme les expériences des autres pays peuvent enrichir la riposte congolaise.
Une menace sanitaire dans un pays africain concerne l’ensemble du continent. Notre force réside dans notre capacité à anticiper, partager les informations et agir ensemble.
Quel est le rôle concret d’Africa CDC dans la protection de la santé des Africains et qu’apporte-t-elle aux États membres lorsqu’une épidémie survient ?
Africa CDC est l’agence de santé publique de l’Union africaine. Sa mission est de soutenir les 55 États membres dans la prévention, la détection et la réponse aux menaces sanitaires, tout en renforçant durablement leurs capacités de santé publique.
Lorsqu’une épidémie survient, les autorités nationales dirigent la riposte. Africa CDC apporte un appui technique, mobilise les compétences africaines et facilite la coordination avec les autres États membres et les partenaires.
Dans le cadre de l’épidémie d’Ebola en RDC, Africa CDC soutient notamment la surveillance épidémiologique, la coordination des interventions, le renforcement des capacités de riposte et l’approche centrée sur les villages.
L’institution contribue également à la mobilisation des ressources et soutient la recherche sur les traitements et les vaccins adaptés au virus Bundibugyo, en collaboration avec les institutions scientifiques africaines et leurs partenaires, notamment en RDC.
L’apparition d’un cas importé au Kenya illustre aussi la responsabilité continentale d’Africa CDC : aider les pays à partager rapidement les informations, mobiliser l’expertise nécessaire et coordonner leurs efforts face aux menaces transfrontalières.
L’action d’Africa CDC se poursuit après les crises, à travers le renforcement des laboratoires, la formation des professionnels, le développement des instituts nationaux de santé publique et l’amélioration des dispositifs de préparation.
Chaque État membre doit pouvoir compter sur une capacité continentale de solidarité, d’expertise et d’action. C’est la mission confiée à Africa CDC par les chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine.
Face à la multiplication des crises sanitaires et aux incertitudes sur les financements internationaux, comment l’Afrique peut-elle renforcer sa souveraineté sanitaire ? Quel rôle Africa CDC entend-elle jouer ?
L’épidémie actuelle illustre l’urgence de renforcer la souveraineté sanitaire africaine.
La RDC est confrontée à une épidémie provoquée par le virus Bundibugyo, contre lequel il n’existe toujours pas de vaccin ni de traitement spécifiquement homologué. Cette situation souligne la nécessité d’investir dans la recherche, l’innovation et le développement de solutions adaptées aux besoins des populations africaines.
L’Afrique possède des compétences scientifiques reconnues. La RDC en offre un exemple à travers l’Institut national de recherche biomédicale et les chercheurs impliqués dans les travaux sur Ebola. Ces institutions doivent disposer de financements durables, de capacités de recherche renforcées et de moyens pour développer leurs innovations.
La souveraineté sanitaire exige également des systèmes de santé publique solides, des laboratoires performants, des professionnels qualifiés et une industrie africaine capable de produire davantage de vaccins, de médicaments et de produits de santé.
Elle suppose des financements nationaux plus prévisibles, un engagement accru du secteur privé africain et des partenariats internationaux alignés sur les priorités définies par les États africains.
C’est l’ambition portée par Africa CDC à travers l’Agenda pour la sécurité et la souveraineté sanitaires de l’Afrique.
L’institution travaille pour que le continent renforce sa capacité à anticiper les crises, financer les interventions, développer ses propres solutions et participer pleinement aux décisions mondiales de santé.
L’ambition d’Africa CDC est celle d’une Afrique capable de détecter ses menaces, de financer sa réponse, de développer ses solutions et de protéger ses populations.
Les enseignements de cette épidémie doivent se traduire par des investissements durables, au bénéfice des générations présentes et futures.
Dr Jean Kaseya, nous vous remercions d’avoir répondu à nos questions.
C’est moi qui vous remercie.



