
Dans la musique congolaise, les générations passent, mais la hiérarchie reste difficile à bousculer. Souvent présentés comme « la relève » ou « l’avenir », les jeunes artistes évoluent dans une industrie où les grandes figures installées continuent d’occuper une place dominante. Innoss’B remet en cause ce modèle et revendique pour sa génération le droit de réussir maintenant, sans attendre le retrait des aînés.
Pour le chanteur, l’un des problèmes se trouve dans le rapport que l’industrie congolaise entretient avec son passé. Il estime que la reconnaissance des anciennes gloires finit parfois par devenir un obstacle lorsqu’elle empêche de regarder les performances des nouvelles générations pour ce qu’elles sont.
« Notre industrie souffre de la nostalgie. […] Je veux toujours qu’il y ait de l’équilibre dans la musique. Tu peux apporter un, l’autre peut apporter deux. Mais ce n’est pas parce que tu as apporté un que, pour féliciter celui qui a apporté deux, il faut à tout prix qu’on t’insulte. Ça n’a pas de sens », dit-il lors d’un entretien sur Africa Infos.
Innoss’B ne conteste pas l’héritage des aînés. Il s’attaque davantage à une culture de comparaison permanente qui semble imposer un choix entre les générations. Dans cette logique, célébrer un jeune artiste peut être interprété comme une manière de diminuer un ancien, tandis que reconnaître la longévité d’un aîné sert parfois à rappeler aux plus jeunes qu’ils auraient encore tout à prouver.
Le chanteur propose une autre lecture. Selon lui, plusieurs artistes peuvent connaître le succès en même temps, sans que la progression des uns menace nécessairement la position des autres.
« Une industrie ne peut pas dépendre d’une seule star »
C’est probablement le point le plus structurel de son discours. Pour Innoss’B, le problème dépasse les rivalités entre artistes. Il concerne la capacité même de la musique congolaise à fabriquer et à installer durablement plusieurs grandes vedettes.
« En principe, en RDC, lorsqu’on parle de l’industrie musicale, nous devrions avoir une centaine de stars, et non pas une seule », explique-t-il.
Cette déclaration interroge le fonctionnement de tout l’écosystème. Une industrie musicale solide ne se mesure pas seulement à la puissance internationale de quelques artistes. Elle se mesure également à sa capacité à multiplier les carrières viables, les grandes productions, les concerts importants et les opportunités économiques.
Innoss’B appelle ainsi à sortir d’une conception où la réussite serait une place rare qu’il faudrait défendre contre les autres.
« Pour pallier tout ça, il faut de la bonne volonté de la part des artistes eux-mêmes. Nous devrions nous battre pour une réussite collective. Si tu fais quelque chose et que ça marche, pourquoi faudrait-il que, chaque année, tout marche uniquement pour toi ? Dès que les autres ne réussissent pas, on nous ressort la fameuse phrase : « Toyebisaka bino, boko respecter ye. » Franchement, il faut être fou pour apprécier ce genre de discours », avance Innoss.
Malgré la visibilité numérique, les millions de vues, les collaborations et une audience qui dépasse parfois les frontières congolaises, le passage vers de grands événements reste encore difficile pour plusieurs jeunes artistes : « Dans notre génération, dès qu’une date de concert est annoncée, on voit soit une annulation, soit un report. Et nous, les jeunes artistes, devrions nous en satisfaire ? Non. »
« Nous sommes le présent »
C’est finalement autour de cette phrase que se concentre toute sa revendication. Innoss’B refuse une étiquette de « relève » qui maintiendrait symboliquement sa génération dans une salle d’attente.
« En plus, on nous force à être l’avenir de la musique congolaise. Nous ne pouvons pas être seulement l’avenir : nous sommes le présent. Pourquoi ne pourrions-nous pas manger dès maintenant ? », s’interroge le Molodoï Leader.
Pour lui, la reconnaissance artistique ne suffit pas. Pour vivre réellement de leur statut, les jeunes artistes doivent également accéder aux revenus, aux grandes scènes, aux contrats, aux sponsors et aux moyens de production qui accompagnent une véritable industrie musicale.
La sortie de l’artiste le plus écouté de la musique urbaine dépasse ainsi le traditionnel débat entre jeunes et vieux. Elle pose une question plus profonde : la musique congolaise doit-elle fonctionner selon une logique de succession, où une génération attend que la précédente lui cède sa place, ou selon une logique d’expansion permettant à plusieurs générations de prospérer simultanément ?
Pour Innoss’B, la réponse est claire. La nouvelle génération ne veut plus seulement être annoncée comme celle qui dominera demain. Elle veut avoir les moyens d’exister, de réussir et de vivre de sa musique aujourd’hui.


