
L’artiste et penseur congolais Jean-Goubald Kalala relance un débat aussi ancien que mal compris celui de la “grande” et de la “petite” musique. Face au chroniqueur culturel Papy Mboma, il a clarifié les concepts tout en dressant un diagnostic préoccupant de l’état actuel de la musique congolaise, qu’il juge en perte de repères.
S’appuyant sur les références classiques, le chanteur rappelle que la “grande musique” renvoie à la musique savante occidentale en l’occurrence l’opéra, la musique de chambre ou encore compositions orchestrales complexes. « Elle exige de nombreuses techniques, des formules élaborées », explique-t-il, citant notamment Luciano Pavarotti comme figure emblématique de cet univers exigeant mais peu soumis à la logique du succès populaire.
À l’opposé, la rumba congolaise est qualifiée de “petite musique” ou musique populaire. « Elle est née dans les bars, son véritable temple », souligne-t-il, évoquant avec une pointe de provocation les origines festives et sociales des orchestres congolais, souvent assimilés à des “mouvements” liés aux lieux de convivialité.
Mais pour l’artiste-penseur, cette distinction n’est en rien une hiérarchie. « Qu’on fasse de la grande ou de la petite musique, on reste musicien », insiste-t-il. Il rappelle d’ailleurs que certains piliers de la rumba possédaient une solide formation académique. Il cite en exemple Tabu Ley Rochereau, invité à travailler sur des arrangements de musique savante grâce à ses connaissances théoriques.
La rumba, une musique en crise de sens
Au-delà de cette clarification, Jean-Goubald Kalala s’inquiète surtout de l’évolution de la musique congolaise contemporaine. Pour lui, le véritable problème réside dans le contenu des œuvres. « Notre musique est corrompue », tranche-t-il.
Le guitariste dénonce une dérive mercantile qui, selon lui, étouffe l’essence même de la création artistique. « Quand on devient commerçant de la chanson, on tue son âme », affirme-t-il, allant jusqu’à qualifier certains artistes d’“assassins du peuple” lorsqu’ils privilégient le gain au détriment du message.
Dans cette critique, il rejoint les réflexions de Didier Mumengi, auteur de l’ouvrage L’économie de la rumba, qui met en lumière le potentiel économique de la culture congolaise. Kalala appelle ainsi à une meilleure structuration du secteur, impliquant notamment les institutions publiques comme le ministère de la Culture.
Pour l’auteur de la chanson “Bombe anatomique”, la musique dépasse largement le simple divertissement. « Un peuple est la résultante de sa musique », martèle-t-il, soulignant le rôle fondamental de l’artiste dans la formation des consciences.
Il regrette que la musique soit parfois perçue comme une “église des bêtises” en République démocratique du Congo, alors que, dans d’autres pays, les musiciens sont aussi considérés comme des intellectuels à part entière.
En guise de modèle, il évoque Franco Luambo, dont les chansons, riches en contenu culturel et éducatif, contribuaient à transmettre un savoir collectif, notamment sur la géographie et l’identité nationale.
Entre identité et responsabilité
Face à ce constat, Jean-Goubald Kalala appelle à un sursaut. Pour lui, la musique congolaise doit retrouver son équilibre entre créativité, identité et responsabilité sociale. Il ne s’agit pas de rejeter l’économie ou le succès, mais de refuser que la logique marchande dicte seule la création.
« L’ignorance corrompt l’œuvre », conclut-il, résumant ainsi une pensée exigeante, celle d’un art qui élève, éclaire et construit, plutôt que de simplement divertir. À travers cette prise de parole, l’artiste rappelle une évidence souvent oubliée : la musique, qu’elle soit “grande” ou “petite”, n’a de valeur que par la profondeur de ce qu’elle transmet.


